Si Kaddour Benghabrit ou le loyalisme à l’empire colonial

A l’époque d'Abdelhamid Ben Badis, l’islam de "l'oeuvre de la colonisation en Algérie" était celui des Habous et des Lieux saints du pèlerinage, une administration sous stricte contrôle des Affaires indigènes. Un islam qui reproduisait le canevas rétrograde de l’ex-administration ottomane, pour plus d’asservissement de la population algérienne.

Lors du centenaire de l’occupation, des manifestations ont eu lieux sous le patronage du Gouverneur général, Pierre Bordes, qui décide d’élever "une grande et glorieuse famille indigène du Sud qui a donné, depuis trois quarts de siècle, tant de témoignages de son loyalisme à la France." (L’Afrique du Nord Illustrée, du 16 août 1930).

Il s’agit du cheikh Si Bouaziz Bengana, élevé à la "dignité de Cheikh El-Arab". il sera de même pour le bachaga des tribus de la région de Larba, Si Djelloul Ben Lakhdar, qui aura la toison de "Khelifa" qui, rappelle-t-on, fût jadis "considérée à quelques grands chefs arabes, mais qui était tombée en désuétude depuis une cinquantaine d’années environ." (Idem, 16 août 1930).

Les "Si" en question ont "bellement" bénéficié de récents témoignages de leurs progénitures. L’Histoire, elle, portera à la connaissance de leurs victimes les faits et actes des "seigneuries" de la collaboration toute azimut.

Cette reconnaissance est appelée, en ce temps, celle des faits d’armes contre les insurrections paysannes de leurs propres frères de religion. Le tout, afin de contenir toute tentative d’éveil du sentiment d’appartenance nationale et non, à l’étroitesse nationaliste.

Notabilité des chefferies "indigènes", ouverture de medersa et enfin, inauguration de la Mosquée de Paris et de son annexe l’Institut musulman dans la capitale de l’Empire colonial. Des édifices dans le sens d’une Académie de l’enseignement du rite islamique officiel. Une "Evêché de l’Islam de France et de Navarre", voilà en quoi les commis indigènes, s’attelaient à édifier.

La Mosquée tout comme son annexe, sont gérés par la Société des Habous et des Lieux saints de l’Islam, anciennement Habous et Lieux de pèlerinages de l’Islam. Une congrégation qui fut, en 2014, au centre d’un scandale judiciaire, était un burnous administratif couvrant la notabilité de Si Kaddour Benghabrit (décédé à Paris, en 1954 et enterré dans la mosquée même). L’Echo d’Alger (23/6/1921) fait écho d’une réunion du Comité de l’Institut musulman de Paris, tenue le 22 juin, sous la présidence de M. Herriot, président de la République, de son vice-président M. Deville, conseiller municipal de Paris, de M. Lucien Hubert, sénateur, de Maurice Raynaud, député et ancien ministre et du directeur au ministère des A.E., M. Baumarchais.

La présence de Benghabrit comptait tout juste, pour ses démarches faites auprès de la ville de Paris, afin d’acquérir une cession gratuite d’un terrain pour la construction d’une mosquée et de son institut. Il sera, d’ailleurs, désigné comme chargé des subventions et des souscriptions pour la réalisation des deux édifices, et qui au mois de juillet 1921, la somme a atteint 1 million de francs de l’époque.

En mai 1942 s’est tenu à Alger le Congrès de la Société des Habous, sous les hospices du Gouverneur général vichyste, Yves-Charles Châtel, M. Benghabrit et dans une "belle improvisation, note le journal, remercie au nom de tous ces collègues, le gouverneur”, en lui étant reconnaissant de transmettre "notre fidélité et notre loyalisme au Chef de l’Etat français, Monsieur le Maréchal Pétain” (L’Echo d’Alger, 16/5/1942).

Un remerciement qui s’adresse à celui qui écrasa, aux côtés de l’Espagne de Franco, la révolte du Rif et sa république antiféodale. Mais cette amabilité et l’accueil hors du commun de Benghabrit a été noté tout le long de son œuvre pour le renforcement et la consolidation des intérêts de l’Empire français en Algérie, tout comme au Maroc. Son nom apparait le 12/11/1925, sur le Journal Officiel de la République française (page 10880) et qui par décret signé en date du 6/10/1925, "M. Si Kaddour ben Ghabrit, chancelier hors cadre, a été nommé Consul de 3e classe et maintenu hors cadre".

Le Consul de 3e classe est aussi l’interprète et chef du Protocole du Roi potiche du Maroc, Moulay Hafid, qu’il accompagne en France et en Belgique, après avoir joué un rôle des plus distingués dans le protectorat français sur le peuple marocain. Ce chef du protocole du Makhzen a été secondé par le précepteur des Princes (dont le jeune Mohammed V), Si Mohammed Mammeri, père de l’artiste peintre Azouaou Mammeri et cousin de Mouloud Mammeri.

Devenant ami du commandant de la place militaire du Maroc, le sanguinaire général Lyautey, qui a fait ses preuves de criminel en Syrie et au Liban, Si Kaddour Benghabrit est auréolé de toutes les distinctions de l’Empire et de ses administrations politiques les plus diverses.

Personnalité ambiguë et controversée, nous dit-on, dans un récent ouvrage1 apparu sur lui, de même qu’un film2 s’inspirant de l’ouvrage et défendant un "Islam de France dénué de tout fanatisme". Pas si simple, si nous rappelons cette petite notice informationnelle, datée du 8/9/1923 et parue sur le Le Progrès, journal d’Orléansville (Chlef), qui note que :

"Par arrêté de M. le Gouverneur Général de l’Algérie, notre sympathique concitoyen, M. Benghabrit Abdelkader, Chevalier de la Légion d’Honneur, bacha-adel chef à Oued-Fodda, vient d’être nommé cadi à Saint-Denis-du Sig. M. Benghabrit qui appartient à une honorable famille tlemcénienne, est le fils de feu Si Hadj qui fut un instituteur de la première heure et un précieux collaborateur du regretté Décieux. Nous adressons au nouveau Cadi, ainsi qu’à son oncle Si Kaddour Benghabrit, ministre plénipotentiaire, et à ses nombreux amis, nos plus vives félicitations pour cet avancement bien mérité et lui souhaitons bonne chance dans sa nouvelle résidence."

Ambiguïtés et controverses pour celui qui le 5/11/1940, présidait aux destinés du Congrès du Habous et Lieux saints de l’Islam et recevait l’appui et les bénédictions du général Weygand, le bourreau d’Alep et qui a été tourné en dérision par Jean Genet dans sa pièce Les Paravents (1961). A la clôture des travaux, le panel des notables français du gouvernement vichyste d’Alger et leurs paires indigènes, prirent le thé de l’amitié supra-coloniale en compagnie de dignitaires marocains, tunisiens et le cheikh El Arab Bengana, le bachaga Benaffane et le muphti d’Alger.

Mais lorsque l’on déjeune avec un ministre des Affaires étrangères, tel le républicain-socialiste et l’anticlérical, Aristide Briand, on ne peut que faire le jeu du missionnaire de toutes les bonnes volontés et d’asseoir une Afrique du Nord totalement francisée.

La période 1940-1942 est des plus représentatives dans le parcours de K. Benghabrit et de son fidèle Bengana. Il y a bien d’autres noms, mais lorsque l’on laisse les musulmans d’Algérie se décomposer dans la misère et la famine pour se faire dorloter dans les rendez-vous de l’élégance dans les thermes de Vichy, capitale de la collaboration française avec le nazisme. Il n’y a plus de controverses à relever, mais bien une adhésion consciente avec la bourgeoisie fasciste.

Dans le cadre d’une amitié et d’entraide franco-musulmane, sous la présidence du Ministre de la Défense nationale, M. Daladier et sous la présidence effective du général d’armée J. Buhrer, chef d’état-major général des colonies

"Si Kaddour Ben-Ghabrit, directeur de l’Institut Musulman, entouré d’un Comité de dames patronnesses, a fondé l’œuvre dite du "Thé à la Menthe", qui remplira, pour les soldats Nord-Africain, un rôle analogue à celui de l’œuvre du "Vin Chaud" pour les soldats français." (Correspondance d’Orient, mai 1940).

Ledit comité, organisera le 30 avril 1940, au Théâtre de l’Odéon (Paris) une soirée consacrée à l’art théâtral et la chorégraphie orientale. M. Benghabrit présenta même une comédie en un acte, qu’il rédigea lui-même d’après un récit du poète arabe Abou Naouas. Le reste de la soirée était consacrée à une présentation de danses populaires et stylisées de la danseuse kurde Leila Bederkhan et son ballet. Le produit de cette fête et les dons sera consacré entièrement à la distribution de thé à la menthe et de cadeaux aux soldats musulmans du front. Et c’est ce qu’ils attendaient de plus, de la part de la chefferie musulmane !

C’est dans une longue tradition de solidarité évènementielle, qui se poursuit de nos jours avec des "associations" qui disent sur leurs comptes et finances, que le 30 mars 1942, la Préfecture d’Alger et en étroite collaboration avec le cadi Chanderli, annonce qu’à l’occasion du Mouloud, des couscous seront offerts "aux musulmans miséreux" dans les mosquées de Sidi Abderrahmane, Sidi M’Hamed Cherif et Sidi M’Hamed (Belcourt), cela en dehors du couscous pour miséreux, qui a lieu tous les vendredis à la mosquée de Sidi Abderrahmane. (L’Echo d’Alger, 26/3/1942).

L’Histoire ne pardonnera jamais plus ceux qui étaient agents du Quai d’Orsay en 1892, ceux qui tenaient le bâton par le milieu et ceux qui ont traité où sous-traité avec la colonisation génocidaire. Au même instant qu’ils rendaient leurs hommages, de féodaux et de suppôts du capital exploiteur. Rappelons-le, le 22 mars 1942, le Tribunal militaire d’Alger condamnait 06 militants et dirigeants du Parti Communiste Algérien, algériens et européens, à la peine de mort, dont l’enseignante Lisette Vincent (1919-1999), qui a toujours vécu avec humilité et honneur. De même pour leurs 35 compagnons, condamnés pour des travaux forcés à perpétuité, à temps et à la prison, dont Maurice Laban, Alidine Débabèche et Omar Moulesoui, de même pour ces militants d’origine européenne qui militaient pour une Algérie libre et démocratique.

M.K. Assouane Université d’Alger-2

Notes

Hamza Ben Driss Othmani, Kaddour Benghabrit : Un Maghrébin hors du commun, Marsam éditions, 2011, 288p.

Les hommes libres, film d’Ismael Ferroukhi,(Maroc-France), 2011.

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    • abdoul7460 dit:

      Vous balancez ce genre d'infos et rien ne semble remuer dans la sphère politique. Il n'y a rien à espérer de...

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