Chaque week-end, les supporters de football font le procès des gouvernants: Les stades, ces tribunes politiques

La dernière chanson en date du groupe “Ouled El-Bahdja” s’intitule “Casa del Mouradia”, en référence à la célèbre série Netflix “La casa de papel”.

Les gradins des stades de football, notamment dans l’Algérois, ne résonnent plus au rythme de chants exclusivement sportifs. La tendance, ces dernières années, est surtout à la revendication politique. Repris en chœur, dans une parfaite harmonie, les supporteurs de clubs de football entonnent des chants au contenu politique parfois étonnant, des messages adressés explicitement aux hauts responsables du pays. Les tribunes des stades se transforment ainsi en un tribunal géant où se tiennent de véritables procès politiques.

Chaque week-end, la jeunesse accuse, délibère et condamne ceux qu’elle tient pour “responsables de ses malheurs”, les gouvernants. Chantés ainsi à pleins poumons, ces “réquisitoires” retentissent dans les stades, ponctués d’applaudissements nourris aux sons du tambour et de la derbouka. Les tribunes parsemées de tifos géants ainsi que de banderoles et éclairées de fumigènes, s’enflamment. Un des groupes qui a fait le plus parler de lui durant les dernières semaines de la saison écoulée, est celui des supporteurs de l’USM Alger, dit “Ouled el-Bahdja” (comprendre : enfants d’Alger).

C’est le cas aussi du groupe Torino, du MC Alger, les “frères ennemis” d’à-côté… Ces deux groupes ont près de 50 000 abonnés chacun sur leurs pages Facebook respectives et leurs vidéos ont été vues des millions de fois sur Youtube. De l’avis de leurs fans, ils tirent leurs succès de “la véracité des paroles” qui touchent d’une manière ou d’une autre le citoyen lambda. Encouragés par une masse de jeunes, actifs autant sur les réseaux sociaux qu’à l’occasion des matches livrés par leurs équipes favorites, ces groupes sont carrément adulés par leurs fans.

Le choix des paroles, qui révèlent souvent un travail de recherche certain, est fait de manière subtile, sans l’emploi de mots vulgaires ou injures. Un fait largement relevé et salué comme en témoignent plusieurs commentaires d’internautes postés sur leurs pages et vidéos. “Même dans la chanson, ils n’insultent pas. On peut même les écouter avec nos parents, c’est pour ça que j’aime ce club, ils (les supporteurs, ndlr) sont raffinés…”, commente une jeune femme, “Ilhem usmiste”, sur la page Facebook d’“Ouled el-Bahdja”.

Le “cinquième mandat” au menu des gradins

Les paroles tournent ainsi autour de l’actualité du pays et de la vie quotidienne d’un jeune Algérien. Elles sont écrites en arabe dialectal, utilisant des termes simples, directs, avec un strict respect de la rime. La dernière chanson en date, du groupe “Ouled el-Bahdja”, s’intitule “Casa del Mouradia”, en référence à la célèbre série Netflix “ La casa de papel”, qui relate l’histoire de huit voleurs qui organisent une prise d'otages dans la maison royale de la Monnaie d'Espagne. Sortie il y a tout juste un mois, la vidéo compte plus d’un million de vues sur Youtube.

Dans le premier extrait, ils évoquent leur désespoir : “Sa’aât lefdjer ou majani noum (c’est bientôt l’aube et je n’ai toujours pas sommeil), rani n’consomi ghir bechouia (je consomme à petite dose —‘la drogue’—)”. Ils posent ensuite la question de savoir qui est responsable de leurs malheurs. “Chkoun seba ou chkoun nloum ? Mélina men lem’ïcha hadiya (à qui la faute, qui en est responsable ? Nous en avons marre de cette vie)”.

Dans le deuxième extrait, ils critiquent le système, notamment le clan présidentiel accusé de préparer le cinquième mandat. “Fi louwla, n’qoulou jazet, h’chaw’halna bel aâchria (le premier mandat, disons qu’il est passé, on nous a dupés avec la décennie noire), fel tania h’kaya banet la casa del Mouradia (au bout du second mandat, c’est devenu clair, l’histoire de la casa del Mouradia), fel talta leblad ch’yanet bel masaleh el chakh’siya (au troisième, le pays a faibli à cause des intérêts personnels), fel rabâa poupiya matet ou mazalet el qadiya (au quatrième mandat la poupée est morte et l’affaire se poursuit), wel khamsa rahi t’suivi binat’houm meb’niya (le cinquième mandat va suivre, entre eux c’est combiné)”.

Ils veulent partir, ils le disent !  

Dans la seconde chanson, interprétée par les supporters de l’USMH, nommés “El-Kawasser”, sont évoqués, pêle-mêle mais en toute harmonie, le climat politique régnant dans le pays, le transfert illicite de l’argent du contribuable vers l’étranger pour l’acquisition de biens immobiliers, ainsi que les inégalités sociales. “Dzaïr baâtouha ou q’semtouha chritou gue3 les villas fi Paris (l’Algérie, vous l’avez vendue et partagée, vous avez tous acheté des villas à Paris), ouled l’harka hadou li ba3ouha zawali fi bladou rahou kari (les fils de harkis l’ont vendue, le pauvre est locataire dans son pays)”.

Et de poursuivre : “Ikhelouk dima 3ayech fel mahna t’khemem ghir aâl l’khobza w’drari (ils te laissent croupir dans la misère, préoccupé par la pitance), el chaâb l’youma 3tawlou el ta3mar, desespera meli rahou sari (le peuple, abandonné à la drogue, est désespéré de ce qui se passe)”. Comme leurs homologues du Mouloudia, ils s’interrogent sur la source de leurs problèmes. Une question à laquelle ils apportent la même réponse : “Chkoun s’babna ? El doula hia li s’babna, s’bab aâdabna (qui est responsable de notre souffrance ? L’État est la cause de nos problèmes, la cause de notre souffrance)”.

La solution pour eux est l’exil. Ils le disent : “La solution rahi fel harga (la solution est dans la harga), yama kouli 3leh raki tabki ? (maman dis-moi pourquoi tu pleures ?) Yek hadouk li khanou l’fellagas (ils ont trahi les fellagas), khelini nahreb ou n’risqui (laisse-moi fuir et risquer ma vie)”. D’autres chansons expriment leur amertume, comme “Qilouna” (foutez-nous la paix) ou encore “Babor elouh”, où ils chantent la vie de misère que mènent les couches défavorisées face à la cherté de la vie, la difficulté de la jeunesse à trouver un emploi. Aussi, leurs problèmes et préoccupations qu’ils essayent d’oublier en s’adonnant à la drogue quitte à y sombrer, l’espoir d’un avenir meilleur… de l’autre côté de la Méditerranée.

Ces chants, dont on a tendance à ignorer la portée et le sens profond sont pourtant révélateurs d’un malaise certain. Ils expriment de profondes plaies dans le corps d’une jeunesse frappée de plein fouet par le chômage, l’oisiveté et le désespoir. Longtemps stigmatisée, cette jeunesse dont on a tendance à penser qu’elle ne communique que par la violence, fait montre, à travers ces chants, d’une conscience politique dont on ne peut plus douter. Saura-t-on les écouter ?...

Sihem Benmalek

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