En l’absence de visa, les réseaux d’immigration clandestine innovent

Harragas : La filière des containers

Aujourd’hui, les candidats au départ sont prêts à tout. Même à affronter des journées entières, dissimulés dans des doubles fonds de containers. Un pari fou, payé très cher aux intermédiaires, sans aucune garantie de “réussite”. Enquête.

La boîte de sardines est le double fond en tôle d’un container à roulettes où 9 clandestins, entassés en double file, sont découverts par les policiers du port d’Alger. La prise date du 10 mai 2006.
Le compartiment scellé et vide est intercepté lors de son chargement sur un cargo en partance pour Marseille. C’est à l’odeur de l’homme s’échappant des parois que la patrouille de fouille soupçonne la dissimulation d’individus à l’intérieur. Après avoir enlevé les scellés et ouvert les portes, elle détecte une cloison vissée à l’avant. Les boulons sont parfaitement posés. Cependant, les effluves tenaces ne font aucun doute sur une présence humaine. En arrachant les vis et en faisant tomber la tôle, les policiers se retrouvent face à des jeunes gens hébétés. Ils venaient de passer 14 heures dans le réduit, debout. À leurs pieds se trouvent des bouteilles d’eau minérale contenant leurs urines, une boule de pâte de dattes entamée, un téléphone portable, des tenailles et un burin. Ces outils devaient leur servir à sortir de leur cache une fois arrivés sur le cargo. Mais le flair des flics fera échouer leur plan. Les harragas sont tous originaires de Baraki. Ils ont en moyenne la vingtaine. Certains ne sont pas à leur première tentative de départ. L’exécution de leur projet a commencé dans un parking privé des Pins-Maritimes où ils ont ciblé un des containers entreposés là par les transitaires, après le déchargement de leur marchandise et en attente de leur retour sur les navires. Grâce à la connivence rémunérée du gardien (il aurait reçu 17 000 DA), ils entrent dans le dépôt où ils entament l’édification de la fameuse cloison. Aussitôt informés de la date du grand voyage, ils prennent place dans l’abri. Des complices scellent le rempart. Et l’aventure commence. Finalement, elle n’aura pas duré plus d’une journée. Le jour suivant, l’équipe des 9 se retrouve devant le procureur pour être placée sous mandat de dépôt. Au soleil de la Cannebière, le destin aura choisi pour les jeunes aventuriers l’ombre de la prison. Combien ont raté leur traversée vers les rivages prometteurs de l’Europe ? Mais déjà quel est le nombre des pauvres paumés d’Alger et d’ailleurs qui tentent leur chance clandestinement à bord d’embarcations algériennes et étrangères ? Combien réussissent à tromper la vigilance des équipages, des agents de la police, des douaniers, bref de cette armée de factionnaires des ports du pays et rejoignent les destinations de leur rêve ? Les fichiers de la police des frontières (PAF) regorgent d’exemples de tentatives avortées grâce à l’intervention de ses brigades. Depuis quelque temps, les pafistes doivent faire face à cette méthode en vogue de départs par containers. La direction de l’Entreprise du port d’Alger (Epal) a tenté de prendre les devants en élaborant une circulaire portant renforcement du dispositif de sécurité dans le chargement des roulottes. Le document en date du 12 mars 2006 identifie une série d’obligations. La clause n°3 stipule que “le chargement du container vide doit se faire au moment de son élingage, sous la responsabilité du second capitaine, alors que les scellés sont apposés en présence du représentant des consignataires et d’un agent des douanes. En cas de non-respect de cette instruction, l’autorité portuaire a le droit de procéder à l’arrêt de l’opération d’embarquement. Faisant valoir sa propre implication dans les tâches de sûreté, l’Epal demande néanmoins une rétribution aux armateurs, auxquels elle propose de sécuriser les navires en assurant la surveillance aux abords des quais immédiats avec l’aide de maîtres-chiens”. Sa seconde mission consiste à mettre en place des patrouilles mixtes mobiles de contrôle et d’intervention en collaboration avec les services de la DGSN. En outre, l’identification des personnes accédant à bord ainsi que le gardiennage par le personnel durant toute l’escale sont dûment souscrits. Mais en dépit de cet arsenal, les infiltrations à l’intérieur de containers sont régulières. Le 19 avril dernier, une remorque frigorifique attire l’attention des policiers. Au fond du camion, sur une plaque métallique, ils remarquent un boulon qui ne ressemble pas aux autres. La lame est immédiatement retirée. À l’intérieur, deux clandestins sont découverts allongés, l’un sur le sol et le second au-dessus sur une étagère. La reconstitution des deux postures des harragas par la police rappelle la position des fœtus recroquevillés dans le ventre de leur mère. Un mois plus tard, 8 jeunes sont délogés d’une remorque de 40 pieds (soit 10 mètres). La méthode dite “russe” consiste en l’accrochage d’un rideau blanc au fond du container. Ce stratagème crée un effet d’optique car compte tenu de l’enfoncement de la cavité, il donne l’illusion de la véritable profondeur. Il recèle un autre avantage car le store permet une meilleure circulation de l’oxygène. Les partants dans les containers de petite taille n’ont pas d’autres moyens sinon de creuser des trous dans la tôle, une fois sur les cargos. Des fois, ils sont munis d’une tronçonneuse. Quand le navire est appareillé, ils scient une partie de la double cloison et se glissent dans les aménagements du bateau, souvent à la recherche de nourriture. En mai, 13 Algériens sont interpellés lors d’une escale au port de Laspezia par la police italienne. Ils étaient à bord d’un navire battant pavillon maltais. 5 sont arrêtés sur le quai. Le reste sur le navire. Auparavant, les containers étaient utilisés par les trafiquants de drogue. Aujourd’hui, ils sont des boat people. Mais ils ne sont pas les seuls, les vieilles recettes ont la vie longue. Dans les années 1980 et 90, le mirage de “Babor l’Australie” avait attiré sur la baie des tas de jeunes désœuvrés qui épiaient au large tous ces bateaux en route vers le paradis. Les générations ont changé, mais l’envie de partir est restée. Elle s’exprime à travers une terminologie immuable : El harba, el hedda, ennef… Si des groupes bien organisés choisissent les containers, les solitaires se contentent de trouver des caches dans les entrailles des embarcations que leurs aînés ont utilisées avant eux, en prenant tous les risques, quitte à en mourir. Une fois, un clandestin en voulant gagner un cargo par les amarres a glissé. Il est mort. Un certain nombre d’aventuriers décèdent en tombant entre les containers ou par noyade.
Dans le port d’Alger, la pêcherie est souvent leur point de départ. De là, ils nagent jusqu’aux bateaux et attendent la nuit pour monter à bord. Une échelle de fortune faite de barres de fer, et dont les marches sont des bouteilles en plastique, leur permet d’escalader les remparts. Parmi ces téméraires,  il en est un qui s’est infiltré sous le plafond du car-ferry Tarik Ibn Ziad de l’ENTMV. Ayant faim, il est parvenu à proximité de la salle à manger. Lors de la fouille, les policiers sont tombés sur ses vêtements mouillés, ce qui les a alertés sur sa présence. Il est trouvé dans un cagibi. Les plus chanceux bénéficient d’une complicité à bord. Sur un cargo de la Cnan, des clandestins étaient dissimulés sous les matelas de matelots. Un autre avait “pris ses quartiers” dans le plafond amianté d’un pétrolier où un marin l’avait caché.
Dans la première affaire, la sollicitude de l’équipage n’était pas sans contrepartie. Les harragas ont payé leur traversée en euros.
La dernière histoire en date a eu pour théâtre de nouveau le Tarik Ibn Ziad. Les voyageurs de l’impossible n’ayant pas de limites, ils ont innové en usurpant des identités. C’est en tout cas la version des faits de l’Erenav (Entreprise nationale de réparation navale). Sur 48 agents ayant été dépêchés sur le car-ferry pour réparer une panne, l’entreprise a constaté que les trois ayant été interpellés au port de Marseille ne font pas partie de ses effectifs. Leur disparition avait été constatée lors de la restitution des badges d’accès à bord.
Une opération de recherches est alors déclenchée. Mais elle ne donne guère de résultats. Après quatre heures d’attente, le navire est autorisé à partir afin d’assurer sa rotation sans plus de retard. Pendant le voyage, les clandestins resteront dans la cheminée. Arrivé dans la cité phocéenne, l’un d’eux tente de fuir en s’accrochant aux amarres. Mais il est rattrapé. De même que ses compagnons. Leur périple s’est arrêté là, à quelques mètres de hauteur du sol français, sur le quai de leurs brunes illusions.

Samia Lokmane

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    • belkacem dit:

      J'encourage l'équipe d'aller toujours de l'avant.Bonne continuation....

    • hamer dit:

      C'est la seule façon de bloquer la montée des Salafistes Wahabistes qui se sont accaparé des mosquées en A...

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