Crise économique : l’Algérie est dans une situation plus risquée qu’en 1986

Face à l’ampleur de la crise, deux professeurs et économistes algériens, Nour Meddahi (Toulouse School of Economics) et Raouf Boucekkine (Université d’Aix-Marseille) distillent leurs conseils et tracent une feuille de route détaillée pour sortir de l’impasse. Dans un document de 37 pages, les deux co-auteurs dressent le constat de la situation et détaillent leurs mesures.

État des lieux alarmant, déficit abyssal

2 200 milliards de dinars, ou près de 22 milliards de dollars : c’est le montant du déficit budgétaire algérien pour l’année 2015, selon l’estimation des deux économistes. Ce chiffre faramineux est enregistré dans un contexte de recul des réserves de change (-33 milliards de dollars entre juin 2014 et juin 2015) et une fonte du Fonds de régulation des recettes (FRR) de 33,3% sur la même période.

Ces données sont mises en perspective avec la situation qui prévalait lors du premier contre-choc pétrolier de 1986. Les deux économistes comparent les deux conjonctures et relèvent que l’Algérie est dans une situation similaire, voire plus risquée qu’en 1986.

En effet, chiffres à l’appui, les auteurs relèvent notamment que l’économie était plus diversifiée et des indicateurs macroéconomiques plus rassurants. Aux exceptions notables de la disponibilité de réserves de changes appréciables, des avoirs du FRR et d’une meilleure gestion du cours du dinar qui est « beaucoup mieux géré », le pays semble sur une trajectoire qui rappelle dangereusement celle de 1986, mettent-ils en garde.

Austérité : ne pas « gripper le moteur de l’investissement »

Le mot est lâché. Selon les deux économistes, il est indéniable que l’Algérie entre dans une période d’austérité. Cependant, ils émettent une critique contre la brutalité de la réduction des dépenses publiques – baisse de 9% selon le projet de Loi de finances pour 2016 – en particulier en ce qui concerne les dépenses d’équipement, c’est-à-dire l’investissement (-16%).

Il est « d’un impératif absolu » de ne pas « gripper le moteur de l’investissement » que constitue la dépense publique, notamment dans les infrastructures de base, d’autant plus que le secteur privé n’est pas en mesure, pour l’heure, de prendre le relais, précisent les deux économistes. Il est important que le gouvernement annonce une trajectoire budgétaire claire qui s’inscrit dans une vision économique globale, étalée dans le temps, afin de répartir les efforts d’ajustement sur 3 à 4 ans, tout en laissant la porte ouverte à d’éventuels ajustements, selon la même source.

En effet, une réduction brutale telle que celle décidée par le gouvernement « n’est pas le bon instrument », estiment les économistes qui insistent sur une « gradualité » de l’effort. Au contraire, une telle mesure aura « un coût social très élevé ». Le document invite le gouvernement à ne pas reproduire « les mêmes erreurs » commises lors de l’ajustement budgétaire drastique et douloureux des années 1980 et 1990.

« Haro sur les subventions implicites »

L’un des instruments que proposent les deux économistes réside dans la réduction urgente des subventions, notamment implicites. Maintes fois rappelée lors de précédentes publications, l’importance de leur réduction est de nouveau soulignée : « nous insistons sur les marges énormes qu’il y a du côté des fameuses (ou plutôt faramineuses) subventions implicites.

En 2013, elles étaient de 4,9% du PIB pour le carburant ; 4,1% pour l’électricité ; 3,5% pour le gaz ; et 6,5% pour les subventions fiscales », notent-ils. Les co-auteurs préconisent donc une réduction graduelle et ciblée de ces différentes subventions.

Consommation d’énergie : un puits sans fond

Pour limiter la progression de la consommation d’énergie, les experts s’intéressent notamment aux véhicules et aux climatiseurs. Ils conseillent de limiter l’importation de véhicules à un maximum de 100 000 unités par an pendant quelques années et de suspendre l’importation de véhicules à motorisation diesel.

Par ailleurs, toujours dans le but d’économiser de l’énergie, les deux économistes proposent par exemple d’instaurer, toujours temporairement, un monopole d’État pour l’importation de climatiseurs économes en énergie puis, à plus long terme, d’interdire la production de climatiseurs non-économes en énergie.

Assouplir la règle 49%/51% et la limiter au transfert de bénéfices

Par ailleurs, les deux professeurs appellent à revoir la règle dite 49/51%, imposant une participation majoritaire du partenaire algérien pour tout projet avec une entité étrangère. En effet, bien qu’ils estiment qu’il est « léger » de lui imputer la réduction des Investissements directs étrangers (IDE), cette règle mérite d’être revue : il serait plus judicieux, « selon les secteurs et la taille de l’investissement (PME), de permettre une possession étrangère supérieure à 49% mais de limiter les transferts de bénéfices à 49%, et de moduler les avantages que reçoivent ces sociétés en fonction de la part étrangère. »

Ainsi, les entreprises pourraient détenir plus de 49% du capital, mais ne pourraient transférer que 49% des bénéfices. Cela dit, cette proposition ne prend pas en compte la possibilité pour les entreprises de surfacturer les biens et services pour maximiser le rapatriement de dividendes. D’autres spécialistes préconisent de limiter l’application de cette règle, en l’état, aux secteurs stratégiques, ou alors d’instaurer une « super taxe » sur une partie (51%, par exemple) des bénéfices transférés.

Freiner les importations, oui. Mais la relance économique d’abord

Nos deux économistes s’accordent à dire, comme la majorité des observateurs, qu’il est nécessaire de réduire le poids de la facture des importations algériennes. Cela dit, ils mettent en garde contre le scénario du premier contre-choc pétrolier de 1986 : une restriction « aveugle » des importations. Au contraire, il est important de les réduire intelligemment et surtout de ne pas bloquer l’approvisionnement industriel en machines et en biens d’équipements nécessaires pour la relance de la production nationale, estiment-ils.

En effet, la relance économique est un enjeu crucial, toujours selon les deux auteurs. Ainsi, il faudrait que le gouvernement accepte, pendant la période d’ajustement actuelle, « tous les projets viables économiquement pour compenser la baisse des dépenses publiques. » Dans le même temps, les autorités devraient « orienter en priorité les aides aux secteurs où la production nationale ne comble pas la demande interne », précise la même source, ce qui permettra donc de réduire les importations.

Refonte de la politique fiscale ordinaire : TAP, IBS, TVA, subventions et tarifs douaniers

Les experts prônent le maintien de la TAP et de l’IBS aux niveaux de la LFC 2015, (à l’exception du tourisme où une baisse pourrait favoriser l’investissement dans le secteur). En effet, il est inconcevable d’accorder des baisses d’impôts dans un contexte de faiblesse de rentrées fiscales ordinaires.

Ils récusent les arguments du patronat algérien sur la TAP, arguant que le consommateur la paie in fine. Les deux économistes sont également « contre » une baisse de l’IBS pour les services, qui profiterait aux importateurs, à travers la création de sociétés de distributions (services) et au recours au profit shifting (optimisation fiscale entre deux sociétés).

Par ailleurs, Meddahi et Boucekkine réitèrent leur appel à une augmentation de la TVA sur les produits de luxe et les produits importés, la réduction des subventions implicites aux entreprises et la modification de la politique fiscale et des tarifs douaniers pour inciter les entreprises à augmenter leur taux d’intégration.

Infrastructures : développer le PPP avec la Banque Mondiale

Nour Meddahi et Raouf Boucekkine recommandent d’impliquer la Banque Mondiale dans le cadre de Partenariats public-privé (PPP) « à travers l’évaluation, le financement, et la réalisation des infrastructures ». Cette mesure est un moyen « pour lutter contre la corruption et la surfacturation », rappellent les deux auteurs. Ces derniers appellent aussi à impliquer davantage les banques privées dans le financement de projets d’infrastructures.

Pour plus de détails, le document intégral est accessible ici.

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    • hamer dit:

      Arrêtez de polémiquer, il n'y a pas de quoi en faire tout un drame, la conjoncture actuelle est bien difficile, mais pas ...

    • hamer dit:

      M l'économiste a raté une occasion en or de se taire, on l'aurait sollicité pour un éventuel portefeui...

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