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Malmené par l’homme, achevé par l’autoroute, Le Parc d’El Kala, un trésor à l’agonie

Malmené par l’homme, achevé par l’autoroute Le Parc d’El Kala, un trésor à l’agonie

Dans la vaste réserve naturelle d’El Kala, l’on enregistre, comme à l’accoutumée, un accident dont l’origine est l’homme et la victime un animal sans défense. Un véhicule percute violemment une vache qui paissait sur la RN 44.

17 Mai 2008,   Le jour d'Algérie
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Le chauffard, dans un réflexe égoïste et inhumain, se mord les doigts. Non pas pour avoir tué la vache, mais à cause des dommages causés à sa belle voiture. Les panneaux indiquant la présence d’espèces animales tout au long de cette route qui mène vers la frontière tunisienne s’avèrent tout bonnement inefficaces.

Vingt minutes passent, ni les gardiens du parc ni aucune autre autorité ne se rendent compte de l’incident. Le chauffeur se sauve impunément, laissant derrière lui le corps inerte de la pauvre vache.

« …et la vie continue !» nous dit, sans beaucoup s’en soucier, un jeune habitant d’un village voisin. «On s’attend au pire avec le passage de l’autoroute est-Ouest» réplique, quant à lui, un paysan quinquagénaire habitant au cœur du parc.

Nous poursuivons notre voyage jusqu’à la frontière. Des dizaines de panneaux arborant fièrement l’existence, en chair et en os, de cerfs de barbarie, longent la route. Mais étrangement, on ne décèle aucune trace de cette espèce en voie de disparition.

Renseignements pris, on apprend que des braconniers s’en sont pris pendant des années à ce mammifère, et le peu qui en reste a fui El Kala vers le prolongement naturel du parc en Tunisie, où les cieux sont, semble-t-il, plus cléments.

«Des collègues sont parvenus dernièrement à apercevoir quelques cerfs de barbarie lors d’une opération d’observation effectuée la nuit et qui a duré trois jours» rassure  Haou Mohamed Faouzi, chef de département de protection de la faune et de la flore au parc. Notre interlocuteur ayant participé à cette opération reconnaîtra que lui, de ses propres yeux, n’a «rien vu».

Un parc à l’agonie depuis 15 ans

Mais fallait-il qu’un tronçon de l’autoroute est-ouest passe par le parc naturel d’El Kala pour qu’on lui accorde tant d’intérêt ? La réponse vient, sèche, dure et décevante de la bouche du vieux Bachir Ameur, président de l’association locale de protection de l’environnement.

«Que reste-t-il du parc si ce n’est une vaste forêt à l’agonie ? Depuis des années, des dizaines d’espèces d’oiseaux n’y viennent plus, des mammifères n’y existent que sur les panneaux d’indication ou sur les beaux prospectus de l’administration, et le peu de faune et de flore qui parvient à tenir le coup sera achevé prématurément sous l’effet de la pollution» s’indigne-t-il en connaissance de cause, étant, depuis la création de son association en 1988, un protecteur acharné de ce parc. En sa compagnie, on fait un tour dans la paradisiaque réserve.

Chaussé de bottes en caoutchouc et d’un capuchon d’occasion «acheté à 200 DA» dit-il souriant, notre vieux guide nous oriente là où les plaies sont toujours béantes. Il nous achemine d’un pas ferme et décidé vers les traces ineffables d’un viol ignoble. Faute de réseau d’assainissement, les eaux usées de la nouvelle ville se déversent dans El Oued El kabir qui, à son tour, arrose de ses eaux polluées le lac Oubeira.

Cette situation ne cesse de s’aggraver d’une année à une autre à cause de la cadence vertigineuse de l’extension urbaine. «La menace de pollution ne concerne pas le seul lac Oubeira, puisque les deux au-tres, à savoir les lacs Mellah et Tonga en souffrent aussi» soutient-il avec amertume. Nous poursuivons notre virée en cheminant sur la RN 44 qui relie la commune de Aïn El Assel à El Kala. Comme un cheveu sur la soupe, une décharge sauvage trône insidieusement sur les interminables bois olivâtres.

«Il y en a des dizaines d’autres» affirme M. Ameur. On s’arrête. Notre guide nous montre un panneau où est écrit «décharge interdite». Mais qui s’en soucie ? Personne. «Regardez bien les traces toutes neuves de pneus, c’est un tracteur qui vient de quitter les lieux après y avoir déchargé les immondices qu’il transportait» explique-t-il.

Mais la liste des viols et harcèlements qu’a subis ce joyau de la méditerranée depuis sa création en 1983 est encore plus longue. «Comme une jeune vierge de 25 ans, sans parent ni protecteur, elle a goûté, à son corps défendant, à tout ce qui est pervers, immoral et prohibé» s’indigne un notable de la région.

Selon des témoignages recoupés çà et là à travers les villages et hameaux d’El Kala, la vérité est encore plus amère. Des œufs d’oiseaux rares et précieux, tels que la poule sultane font toujours l’objet de vol avant l’éclosion et sont vendus sur le marché tunisien moyennant 600 à 1000 DA l’unité.

Le ramassage des œufs de gibier représentent, à juste titre, un sport local. Des espèces de mammifères, apprend-on sur place, sont drogués par des substances spéciales et transportés dans les parcs et réserves tunisiens. Et la liste est longue…

Un acte de décès dénommé autoroute est-ouest

Après avoir enduré et résisté à toutes les calamités, le parc risque, de nos jours, la disparition pure et simple. Mais cette fois-ci, ce sera une liquidation scientifiquement imminente et biologiquement irréversible.

«Si l’autoroute est-ouest traverse le parc, ce sera irrémédiablement la fin de ce joyau de la nature» persiste et signe Rafik Baba Ali, ex-directeur et membre du comité de sauvegarde du parc El kala. «Pourquoi les responsables hiérarchiquement concernés se voilent-ils la face et font-ils semblant de ne pas comprendre la gravité de la situation ?» s’exclame-t-il.

Et de revenir en détail sur le danger réel qu’encourt cette jeune et belle réserve de 25 ans. «L’autoroute va bouleverser les milieux qu’elle traversera, comme elle va modifier les processus naturels qui assurent leur bon fonctionnement» affirme M. baba Ali.

Plus explicite, il ajoutera qu’on peut parfois remédier à certaines agressions parce qu’elles sont visibles et immédiates, mais on ne peut pas prévoir celles moins perceptibles qui se développent au fil du temps et qui aboutissent à des situations d’irréversibilité.

Mais pis encore, assène-t-il, en coupant en deux le parc national, cela portera un coup fatal à son intégrité écologique, car la fragmentation est la négation du modèle d’aménagement du territoire qu’est censée être une aire protégée. Cependant, ce que les défenseurs du parc n’arrivent toujours pas à digérer, c’est la transgression  flagrante du texte de loi qui protège ce parc classé patrimoine national depuis 1983.

«Pourtant, nous avons proposé plusieurs itinéraires palliatifs» comme le stipule la loi n0 03-10 du 19 juillet 2003 relative à la protection de l’environnement dans le cadre du développement durable, qui prévoit que «si une action est susceptible d’avoir un impact préjudiciable à l’environnement, il peut être substitué une autre action qui présente un risque ou un danger environnemental bien moindre ; cette dernière action est choisie même si elle entraîne des coûts plus élevés dès lors que ces coûts sont proportionnés aux valeurs environnementales à protéger».

Ainsi, des contournements du passage initial ont été tracés par des écologistes, des scientifiques et autres protecteurs du parc. «Mais hélas, le gouvernement a dit non à nos solutions».

Et pour cause, avant même le bouclage de l’étude d’impact initiée par les pouvoirs publics, les travaux de défrichage sont déjà en cours et le bitumage du parc national d’El Kala sera accompli avant la fin 2009.

A. F.