Emigration clandestine De plus en plus de harraga sont universitaires
L’émigration clandestine est désormais une donnée structurelle tant au niveau économique qu’au plan socioculturel, dans la mesure où elle touche différentes régions du pays. La situation géographique stratégique de l’Algérie, la fermeture des frontières européennes et la possibilité de travailler au noir font que l’Algérie présente un grand attrait pour les émigrants clandestins issus de plusieurs pays.
Durant le premier trimestre de l’année 2008, les unités de la Gendarmerie nationale ont constaté 547 affaires d’immigration irrégulière ayant conduit à l’interpellation de 2 379 ressortissants de différents pays.
Par rapport au même trimestre 2007 au cours duquel 457 affaires ont été enregistrées, il ressort une hausse de 20% en matière d’affaires traitées et une baisse de 74% en matière de personnes arrêtées (2094). Par ailleurs, les unités de l’Armée ont constaté 12 affaires d’immigration clandestine et interpellé 100 personnes. Par rapport à la même période 2007, il ressort une hausse de 300% (3 affaires) et une hausse de 69% des personnes arrêtées (13 personnes arrêtées).
Les wilayas touchées sont : Mostaganem, El-taref, Oran, Annaba et Tlemcen. C’est ce qui a été révélé dans une étude préparée par un officier de la gendarmerie nationale, le lieutenant Ahmed Aïdat. Ces statistiques témoignent du développement rapide de ce phénomène qui touche l’Algérie en particulier et les autres pays du tiers monde d’une manière générale.
Il a été révélé dans cette étude de la gendarmerie nationale qu’en matière de lutte contre l’émigration irrégulière et durant la période de 1996 à 2007, les unités de la Gendarmerie nationale ont traité 314 affaires dont 114 en 2007 ayant entraîné l’interpellation de 2 055 nationaux dont 1071 en 2007. Il est particulièrement enregistré une hausse d’un taux moyen de 50% dans les affaires traitées et les personnes interpellées durant les années 2006 et 2007.
La situation géographique stratégique de l’Algérie, la fermeture des frontières européennes et la possibilité de travailler au noir font que l’Algérie présente un grand attrait pour les émigrants clandestins issus de plusieurs pays. Le flux migratoire ne semble pas cesser de se développer en raison d’inégalités économiques flagrantes entre les pays et du phénomène de la mondialisation de l’économie.
La région du sahel, grande pourvoyeuse de contingents d’immigrés qui se faufilent à travers l’immensité des frontières sud de l’Algérie, est surtout connue par l’ampleur du trafic d’armes et de munitions, constituant ainsi un commerce illicite juteux pour les contrebandiers qui écument le Sahara et dont l’alliance avec les groupes terroristes est avérée, selon les responsables de la gendarmerie nationale.
Le matériel de pêche détourné par les harragua
Cette situation est également vécue le long des bandes côtières Est et Ouest du pays, notamment dans la circonscription des wilayas de Tlemcen, Aïn-Témouchent, Oran, Annaba et El-Tarf, qui enregistrent une nouvelle forme d’émigration clandestine à laquelle se livrent des nationaux et même des étrangers, tentant de rallier les côtes espagnoles et italiennes au moyens d’embarcations légères, achetées le plus souvent auprès de marins pêcheurs.
L’acquisition de telles embarcations s’inscrit dans le cadre des projets de pêche financés par l’Etat. Le matériel acquis semble petit à petit être détourné de sa vocation initiale et orienté, contre toute logique, vers des activités liées au crime organisé, entre autres l’émigration clandestine.
Les mesures prises depuis octobre 2005 ont permis de déjouer plusieurs tentatives de départ menées par des groupes de jeunes candidats à l’émigration. Ces mesures ont été prises au niveau des principales wilayas directement affectées par ce phénomène.
Elle concernent le renforcement du dispositif de surveillance des bandes côtières Est et Ouest, en sus des personnes arrêtées par la Gendarmerie nationale ; il convient de préciser, également, celles secourues en haute mer par des embarcations de pêche ou des navires nationaux ou étrangers.
Cependant, le phénomène ne connaît pas de répit, puisqu’un nombre constant d’émigrants continue d’être interpellé aussi bien par les services de la Gendarmerie nationale que par ceux des gardes-côtes ou alors intercepté sur les territoires espagnol et italien.
Les boat-people partent, selon l’étude effectuée par le lieutenant Aïdat, des côtes oranaises vers Cabo de Gata et San José en Espagne. Entre autres points de départ recensés par les éléments de la Gendarmerie nationale dans l’Oranie, il y a lieu de citer : Cap Falcon, Corales, Cristel, Nadjma, Sassel, Bouzedjar, El Ouardania, Beni-Saf, Targua, El Hillel, Madagh et Rechgoun (Aïn Témouchent).
D’autres embarcations de fortune mettent le cap, selon la même étude de la gendarmerie nationale, vers les côtes italiennes de la Costa Del Sulcis depuis les côtes de l’est algérien. Entre autres côtes, il y a lieu de citer Oued Leghnam, Chetaïbi, Sibous, Fifi et Sidi Salem (Annaba), Sakhri El Battah, Safsaf et Laayoun à Taref.
L’extension des réseaux de passeurs
Il s’agit de jeunes qui se regroupent en équipes homogènes de 8 à 10 personnes issues de diverses régions du pays, dont l’âge varie entre 19 et 40 ans. Ces jeunes cotisent entre eux pour réunir le montant de l’achat de l’embarcation. Celui-ci est estimé entre 400 000 et 800 000 DA.
L’achat se fait habituellement auprès d’un passeur qui leur fournit, en plus de l’embarcation, un GPS (traceur), une boussole de navigation, pour enfin leur indiquer les coordonnées du point de débarquement qui est dans la plupart des cas celui de Gabo De Gâta (Almeria) sur les côtes espagnoles et Cap Rosa (Sardaigne) sur les côtes italiennes.
Tous les GPS retrouvés et saisis jusque-là par les autorités espagnoles et italiennes, à bord d’embarcations arraisonnées, indiquent les mêmes points géographiques, à savoir Gabo de Gâta et Cap Rosa. Le choix de ces couloirs de passage s’explique par le rapprochement des distances par rapport aux côtes algériennes – 94 km entre Aïn Témouchent et Almeria et 130 km entre Annaba et Cap Rosa –.
Les candidats à l’émigration s’assurent d’embarquer la quantité suffisante de carburant pour les besoins de la traversée, en chargeant à bord le maximum possible de jerricans, dont le poids conditionne l’équilibre de l’embarcation et lui évite de chavirer en pleine mer. Une fois tous ces préparatifs effectués, les émigrants se font transporter par véhicules jusqu’à un endroit isolé et non surveillé sur les plages, accompagnés des passeurs.
Le lieu d’embarquement choisi se situe généralement à proximité d’une route pour faciliter le transbordement des jerricans et des sacs à dos contenant leurs effets personnels et vivres. Le départ s’effectue généralement de nuit, après une traversée de 6 à 10 heures pour rejoindre l’Espagne et 12 à 15 heures pour rallier l’Italie, selon l’état de la mer.
Dans l’hypothèse où l’embarcation est interceptée par les Espagnols ou les Italiens, les personnes arrêtées s’abstiennent de dévoiler leur véritable identité et nationalité ainsi que le point d’embarquement, à l’instar de tous les émigrants clandestins interpellés. Ils révèlent être des ressortissants tunisiens, palestiniens, irakiens ou autres pour éviter d’être expulsés à destination de l’Algérie.
Il a été précisé dans l’étude de la gendarmerie nationale sur le phénomène de l’émigration clandestine qu’il y a des filières organisées qui prennent en charge et facilitent le passage à partir des côtes algériennes des émigrants clandestins vers l’Espagne et l’Italie contre des sommes de 3 000 et 5 000 euros par personne.
Les mêmes informations font état de la complicité de propriétaires de chalutiers espagnols opérant dans les eaux territoriales algériennes qui s’adonneraient au trafic d’émigrants contre une rémunération qui varie entre 100 000 et 180 000 Da pour les conduire jusqu’aux côtes espagnoles. L’évolution récente du phénomène migratoire à destination de l’Espagne et de l’Italie a été marquée par l’apparition de nouveaux profils d’émigrés clandestins.
Les changements dans cette forme d’émigration ont été constatés sur plusieurs paramètres. La migration clandestine, masculine au départ, commence à intéresser, selon l’étude de la gendarmerie nationale, de plus en plus le sexe féminin qui tente l’aventure dans des conditions aussi difficiles que les personnes de sexe masculin.
La gendarmerie pour la criminalisation du phénomène
L’âge des postulants à l’émigration clandestine arrêtés oscille entre 18 et 40 ans, y compris des mineurs qui commencent à s’intéresser à l’émigration à l’instar de leurs aînés, dont l’âge oscille entre 16 et 18 ans.
Outre la catégorie des chômeurs dont la propension n’est plus à démontrer, il a été également enregistré parmi les candidats à l’émigration clandestine, la présence de personnes exerçant des activités libérales et même des universitaires et à un degré moindre des fonctionnaires. L’étude en question a prouvé que les harragua qui étaient des personnes ayant un niveau de formation professionnelle généralement bas, sont de plus en plus instruits avec une proportion de diplômés.
Les candidats à l’émigration clandestine sont originaires non seulement des régions côtières, mais également de certaines wilayas de l’intérieur du pays. Le lieutenant Ahmed Aïdat de la CC de la gendarmerie nationale a présenté plusieurs propositions à même de juguler le phénomène de l’émigration clandestine.
Entre autres suggestions, il y a lieu de signaler celle qui a trait au renforcement du dispositif législatif, notamment par la révision du code pénal pour «criminaliser» ce phénomène, en introduisant des peines sévères à l’encontre des candidats à l’émigration irrégulière, les réseaux de passeurs et les vendeurs d’équipements et de matériels.
Il a, également, proposé de recourir au recensement et identification de toutes les embarcations et de leurs propriétaires et au contrôle rigoureux des transactions portant sur les ventes et les achats d’embarcations…etc.
Salah Harirèche






