«Qui tue qui ?» Le déclin d’une cabale contre l’Algérie
Très actives durant les années 1990, les campagnes de dénigrement orchestrées dans les capitales occidentales contre l’Etat algérien, au sujet de la violence dans notre pays, ont tendance à baisser d’intensité, avec surtout la montée et la «globalisation» du discours sécuritaire accompagnant la «guerre mondiale contre le terrorisme», décidée et drivée par les Etats-Unis depuis le 11 Septembre.
Cela dit, les partisans de cette thèse ne ratent aucune occasion pour la faire ressurgir, en s’emparant du moindre événement qui s’annonce.
Une nouvelle agitation coïncide ces deux dernières années avec l’apparition d’un nouveau «mode» de terrorisme dans la région du Maghreb depuis «l’adhésion» du GSPC au réseau internationaliste Al-Qaïda, marquée par des attentats particulièrement spectaculaires et fortement médiatisées.
Nous avons l’exemple, choquant et inattendu, de l’attitude prise par le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, en annonçant, en janvier dernier, l’ouverture d’une enquête sur les attentats du 11 décembre qui avaient ébranlé, entre autres, le siège du HCR à Alger et fait 17 morts parmi ses employés.
Une décision qui, rappelons-le, a failli provoquer une crise entre Alger et l’organisation internationale, parce que, pour le gouvernement algérien, une telle mesure supposait, non seulement une remise en cause du travail fait par l’Algérie, mais aussi une mise en cause directe des forces de sécurité et de l’Etat algériens…
Un autre événement viendra encore réveiller les vieux démons dans ces mêmes milieux politico-médiatiques parisiens : la sortie en France, il y a quelques mois, d’un livre, testament de l’ancien directeur du Matin, Saïd Mekbel, assassiné par des terroristes en 1994.
Dans ce livre-entretien, intitulé Une lettre à la mort, le célèbre chroniqueur algérien remettait totalement en cause ses propres convictions en épousant crûment la thèse du «qui-tu-qui ?».
Dans une notre de lecture, un certain François Gèze, responsable des éditions La Découverte, omniprésent et dont le nom est désormais mêlé à tous les combats anti-algériens, en a fait ce commentaire lapidaire : «(…) On peut regretter que ce témoignage majeur sur le début des ‘’années de sang’’ en Algérie n’ait pu être rendu public plus tôt.
Il aurait peut-être contribué à éviter le terrible aveuglement de la majorité des médias internationaux sur la réalité de la ‘’sale guerre’’ déclenchée en janvier 1992 par les généraux algériens, suite à leur coup d’Etat annulant la victoire du FIS (…)»
Cela dit, ces nouvelles remontrances ne sont plus suivies d’échos ; les traditionnelles voix acquises à cette thèse n’ayant plus, il faut le dire, pignon sur rue : les fameux sites se faisant les relais populaires de ces orchestrations politiques (MAOL, Algeria-Watch, Rachad…) peinent à mettre à jour leurs matières d’information, faute de rédacteurs ou peut-être d’inspiration !
L’ombre de François Gèze
La dernière tentative «à succès» de ce conglomérats d’activistes remonte à 2004, avec la sortie en France de Françalgérie : crimes et mensonges d’Etat, édité par Découverte. L’ouvrage est signé par deux journalistes :
Lounis Aggoun, journaliste algérien présenté comme «indépendant et militant pour les droits de l’homme en Algérie», et Jean-Baptiste Rivoire journaliste à «90 minutes» (Canal +), «connu pour ses nombreux documentaires sur la tragédie algérienne», dont «Bentalha, autopsie d’un massacre» (1999), «Algérie : la grande manipulation» (2000) et «Attentats de Paris, enquête sur les commanditaires» (2002).
Avec un sous-titre déclamatoire : «Histoire secrète de la guerre d’indépendance à la troisième guerre d’Algérie» et étalé sur 700 pages, la dernière découverte de François Gèze est visiblement destinée à relancer l’extraordinaire et méchante polémique ayant pour slogan générique la fameuse question :
«Qui tue qui ?» après une période de vaches maigres pour un certain nombre de faiseurs d’opinion ; mais à ceci de particulier qu’il survint à un moment de grandes retrouvailles franco-algériennes à la faveur des élections présidentielles en Algérie avec notamment la visite qu’avait effectuée le président Chirac à Alger.
«Depuis 1992, peut-on y lire de prime abord, la violence qui ravage l’Algérie nous est présentée comme une guerre d’intégristes islamistes contre des militaires qui se battent pour sauver la démocratie. Quant à la France, elle se serait contentée d’une bienveillante ‘’neutralité’’. Aujourd’hui, ce scénario apparaît comme une vaste construction médiatique.»
C’est ce que les auteurs tentent de montrer et d’expliquer dans ce livre qui est présenté comme étant le fruit d’une enquête qui a duré six ans, recueillant des dizaines de témoignages, recoupant des centaines de sources. Pour eux, les généraux algériens ont commencé à avoir la mainmise sur le pouvoir dès 1980 «tout en développant les réseaux de corruption de la “françalgérie”».
Le livre ne sort pas en fait de cette grille de lecture qui a fait les choux gras d’une certaine presse d’outre-mer durant toute une décennie : «Depuis 1988, ils (les généraux, ndlr) ont instrumentalisé l’islamisme radical, notamment pour s’assurer le soutien durable de Paris.» Et depuis 1992, ils ont lancé une terrible «troisième guerre» d’Algérie en multipliant les opérations «attribuées aux islamistes» : assassinat du président Boudiaf, meurtres d’intellectuels, massacres de civils et de militaires…
Pour faire pression sur la France, leurs services secrets ont organisé de spectaculaires actions de «guerre psychologique» contre des citoyens français, en Algérie comme dans l’Hexagone : enlèvement des époux Thévenot en 1993, détournement de l’Airbus d’Air France en 1994, attentats de Paris en 1995, assassinats des moines de Tibehirine en 1996…
Le patron des éditions la Découverte qui n’est que trop connu sur ce registre d’essais pamphlétaires classés, ici chez nous, dans la case d’entreprises anti-algériennes pour avoir mis entre autres le célèbre Sale Guerre (2001) du sous-lieutenant Habib Souaidia, a écrit cette présentation :
«Pour la première fois, ce livre démonte les rouages de l’extraordinaire machine de désinformation conçue par les généraux algériens, et les complicités dont ils ont bénéficié en France, pour cacher à l’opinion publique occidentale le seul but de la guerre qu’ils mènent contre leur propre peuple : se maintenir au pouvoir à tout prix, pour conserver les milliards de dollars de la corruption pétrolière.»
Au mois de juin de la même année, François Gèze organisait, avec le député vert Noël Mamère, une conférence à Paris portant sur le même thème, et s’appuyant sur le l’ouvrage sus-cité. Un précédent en France, puisque c’est la première fois qu’un débat de ce genre, habituellement limité dans les cercles politico-médiatiques parisiens, était admis au sein d’une institution officielle, et pas n’importe laquelle.
Les initiateurs ont peut-être choisi ce haut lieu de la politique française pour tenir leur conférence afin de mieux se faire entendre sur ce qui était présenté comme étant la face cachée des relations franco-algériennes, à un moment où celles-ci semblent en voie d’être normalisées. Il s’agissait bien en fait d’un «tabou» à briser, mais sans (pouvoir) faire de casse dans le nouvel édifice franco-algérien.
Le même éditeur s’était distingué par le parrainage de témoignages aussi «explosifs» ; comme celui d’un certain Nasroulah Yous Qui a tué à Bentalha, co-écrit avec une journaliste algérienne, Salima Mellah, et lui-même présenté comme étant un survivant de la plus grande tuerie de la «deuxième guerre d’Algérie» : le massacre de Bentalha, survenu dans la nuit du 22 septembre 1997.
La thèse qui y est corroborée procède d’une analyse des plus stéréotypées : «Le sale boulot, expliquera-t-il à la presse, était fait par les groupes armés, mais l’encadrement était militaire. Tout le monde sait que les groupes armés étaient noyautés par les services secrets algériens.»
Le cas de La Sale guerre
Dès le début de la violence, on se le demandait sans cesse, le cas Algérie se posait déjà comme un cas d’école pour les Français : hommes d’opinion, politiques et ONG.
La question serait alors pour nous de savoir ce qui, d’emblée, a fait que les mêmes réflexes aient resurgi avec autant d’acuité, à la faveur d’une polémique (à sens unique) suscitée par un livre, menée par un cartel d’intellectuels ?
Cela n’a échappé à personne que le récit, La Sale guerre, de l’ancien lieutenant de l’ANP, Habib Souaidia, accompagnée d’un nouveau débat en France sur les responsabilités de l’armée algérienne dans les massacres, lancé sous forme de pétition signée par des écrivains de renom, coïncidât avec la visite du ministre français des Affaires étrangère à Alger.
Mais, si on se contentait de considérer l’événement sous son strict aspect éditorial, n’est-il pas, par ailleurs, plus intéressant de remarquer que la sortie de ce récit dantesque tombe trois semaines seulement après la sortie si décapante d’un écrivain nommé Yasmina Khadra ? Le lien entre les deux événements éditoriaux s’imposait pourtant de lui-même : les deux hommes ont été des officiers de l’Armée, qu’ils avaient quittée chacun à sa manière.
Dans ses très nombreuses interventions dans la presse, Yasmina Khadra a décrit la situation dans les maquis islamistes qu’il a connus en tant que commandant ayant été sur le terrain de combats. Or, personne, en France, n’avait vraiment voulu prendre en compte ses points de vue parce qu’il n’a pas dénigré l’Armée qui l’a vu grandir, on préfère donner crédit à des écrits inspirés par un officier subalterne au parcours invérifiable, publié par un éditeur (La Découverte) dont l’activisme anti-algérien n’est que trop connu. Voilà ce qui peut être reproché au groupe d’intellectuels signataires de ce type de pétitions accusant les autorités algériennes de génocides.
Encore que ces appels pèchent souvent par un manque flagrant de nuance et de discernement. Ainsi, des intellectuels de la trempe de Pierre Bourdieu et Vidal-Naquet, parce qu’ils se sentaient trop libre de dire ce qu’ils veulent à propos du pays qu’ils disaient aimer toujours, y assénaient-ils leur constat comme une certitude, sans jamais mettre en exergue toute la spécificité de la guerre civile en Algérie.
L’année 2004 a connu aussi, on s’en souvient, d’autres épisodes tout aussi mouvementés, avec l’apparition sur scène de nouveaux pourfendeurs de l’armée algérienne : le cas d’un «ancien diplomates», Larbi Zitout, au ton particulièrement hargneux, fréquemment invité sur les plateaux des chaines satellitaires arabes.
Il y est souvent accompagné d’un certain Mohamed Samraoui, se présentant comme «commandant dissident» des services de renseignement, auteur lui aussi d’un brûlot mettant en cause son ancienne hiérarchie dans les massacres des populations, Chronique des années de sang, paru en 2003.
Aujourd’hui, ce dernier est sous menace d’expulsion après le lancement, par Alger, d’un mandat d’arrêt international à son encontre. C’est là un signe que l’étau se resserre contre les adeptes du négationnisme partout dans le monde…
Mussa A.





