Risques permanents d’incendies Les marchés d’Alger sous la menace d’une catastrophe
Un incendie à l'origine de la mort de 55 ouvriers dans une usine de matelas vient d'endeuiller le Maroc. Une catastrophe similaire risque de se produire à tout instant en Algérie où nombreux sont les établissements à ne pas adopter et respecter des normes de sécurité normalisées. Le marché Ali-Mellah à Alger en est l’édifiant exemple.
Il y a quelques jours, 55 ouvriers d’une usine de matelas située à Casablanca, au Maroc, ont péri dans l’incendie qui a ravagé leur établissement alors que 12 autres étaient grièvement blessés. L’enquête réalisée après le sinistre a déterminé que cette usine n’était pas aux normes en matière de sécurité.
En Algérie, où le laxisme et la fatalité sont devenus comme une sorte de seconde nature, de pareilles tragédies sont susceptibles de survenir à tout moment et d’entraîner dans leur sillage la mort d’un nombre autrement plus important de personnes dans des lieux recevant un nombreux public.
Des responsables de la direction de la Protection civile affirment que les endroits où de pareilles catastrophes risquent de se produire sont légion dans tout le pays parce que de nombreux chefs d’établissements industriels et commerciaux se refusent à appliquer des mesures normalisées de sécurité pour protéger leurs ouvriers et leur clientèle.
Mlle Aït Driss, chef de la direction de la réglementation, signale qu’un décret datant de 1976 relatif à la protection contre les risques d’incendie et de panique dans les établissements recevant le public imposent à leurs responsables d’observer un certain nombre de mesures de sécurité dépendant autant de la nature de leurs activités, des dimensions des constructions, des installations qui y sont situées ainsi que du nombre de personnes qui y sont admises.
Le décret définit, au moment de la demande de permis de construire, autant le mode de construction de gros œuvre, la nature des matériaux utilisés, la largeur des voies de déplacement affectées au public, les organes généraux de production et de distribution d’électricité, haute et basse tension, l’emplacement des compteurs de gaz et de cheminement de canalisations générales d’alimentation et d’évacuation des gaz viciés, que les emplacements et les dimensions des locaux destinés au stockage du combustible.
Il stipule, par ailleurs, que ces établissements doivent faire l’objet de visites périodiques de contrôle pour vérifier que les mesures de sécurité y sont observées et que tous les appareils de secours contre l’incendie fonctionnent normalement.
De nombreuses lacunes en matière de sécurité
Bien que ces critères soient respectés par une majorité d’établissements industriels, il ne peut être dit autant pour ceux à vocation commerciale.
Le directeur des statistiques et de l’information dans la même direction, M. Medjkane Mohamed Amokrane, indique à cet effet que les services de la Protection civile ne cessent de faire des milliers de visites d’inspection sur les lieux fréquentés par un nombreux public, (centres commerciaux, lieux du culte, établissements scolaires, stades et autres salles de spectacles), afin d’y relever des anomalies en matière de sécurité.
«Nous relevons souvent des problèmes liés à l’inexistence d’issues de secours et d’aires de dégagement par rapport aux voies publiques qui, lorsqu’elles existent, sont fermées ou bien encombrées par divers objets et marchandises.
Les endroits de dégagement prévus en cas de naissance d’un sinistre, ne sont pas toujours conformes. On constate, par exemple, que l’ouverture des portes d’évacuation se fait vers l’intérieur et non le contraire.
Les fenêtres des commerces sont presque toujours barreaudées, cela est d’ailleurs devenu un problème national, empêchant les évacuations en urgence en cas de situation de détresse. Les moyens de lutte contre l’incendie et les personnels qui y sont affectés sont soit inexistants, soit en nombre insuffisant pour pouvoir parer à toute éventualité».
Le Commandant Achour, chef du bureau d’information et de sensibilisation déclare pour sa part que les agents de la Protection civile n’ont pas la qualité d’officier de police judiciaire pour obliger les contrevenants aux normes de sécurité à les corriger.
«Notre rôle, dit-il, consiste à relever les anomalies et infractions attentant aux règles de sécurité et à adresser des rapports, en ce sens, aux autorités territorialement concernées et aux propriétaires des locaux incriminés».
Il observe en outre que les assurances en Algérie ne jouent pas convenablement leur rôle en ce sens qu’elles assurent des locaux sans, au préalable, exiger de certificats de conformité. M. Medj-kane rappelle, à propos des structures scolaires, (il en existe environ
20 000 à travers le pays), qu’un programme de mise en conformité de ces établissements, au titre de la prévention des risques majeurs, a été mis au point en coopération avec le ministère de l’Education nationale.
Le Marché Ali Mellah (le bazar) sous la menace d’une tragédie
Pour ce qui concerne la capitale, en particulier, les officiers de la Protection civile avec lesquels le représentant du Jour d’Algérie s’est entretenu, affirment qu’il existe un très grand nombre d’endroits fréquentés par un nombreux public où un sinistre majeur peut survenir à tout moment.
Ils citent à ce propos les marchés des fruits et légumes, comme celui de Bab El Oued, de Bachdjerah, de la Lyre, de Chartres, où sont venus se greffer de nombreux commerces de lingerie et d’articles divers, ainsi que plusieurs grandes surfaces et autres superettes.
Ils sont cependant unanimes à estimer que parmi toutes ces places commerciales, celle qui risque d’être sujette à une catastrophe de grande amplitude est représentée par le marché Ali Mellah, situé non loin de la Place du 1er mai et qui, chaque jour, draine des milliers d’acheteurs et de curieux.
Ils ajoutent que cette aire qui, à l’origine était destinée aux commerces de fruits et de légumes, a vu toutes ses surfaces environnantes investies par des centaines de vendeurs d’articles divers parmi lesquels figure un très fort pourcentage de produits textiles particulièrement inflammables.
Ils indiquent que les boutiques, de même que les étals de nombreux trabendistes venus s’installer progressivement à ce niveau, sont tellement collés les uns aux autres que si l’un d’entre eux venait à prendre feu c’est tout le marché qui sera immédiatement la proie des flammes avec tous les drames humains qui en découleraient.
M. Medjkane signale que la majorité des voies d’accès sont obstruées par les vendeurs ou leurs marchandises et que les piratages des lignes électriques sont devenus monnaie courante. «Il y a, avertit-il, une combinaison de situations qui fait que le moindre court circuit pourrait provoquer le déclenchement d’une énorme catastrophe».
Le commandant Achour précise à cet effet qu’un rapport a été adressé aux autorités locales pour les inciter à prendre conscience de la nature de ce réel danger et à remettre de l’ordre en procédant notamment à la remise en conformité de ce marché, prévu initialement pour accueillir une centaine de commerces.
D’après les décomptes réalisés, selon des indications fournies par certains marchands, ce sont en réalité quelque 800 à un millier de commerces qui seraient regroupés au marché Ali Mellah.
«Nous ne comprenons pas, dit encore le commandant Achour, que les messages que nous lançons régulièrement pour que soient appliquées des règles normalisées de sécurité soient perçus comme une contrainte, alors que notre souci est de faire en sorte que soit assurée la pérennité de l’établissement visité et garantie la sécurité de toutes les personnes qui s’y trouvent et dont est justement comptable le propriétaire de ce même établissement».
Un indescriptible conglomérat d’étals
La visite, effectuée lundi sur les lieux, permet de confirmer les craintes manifestées par les officiers de la Protection civile et que confirment d’autre part des commerçants légalement installés rencontrés sur les lieux.
Ces derniers affirment que pressentant un tel danger, ils se sont adressés à de multiples reprises aux services de l’APC de Sidi M’hamed afin qu’elles mobilisent les mesures propres à assurer la sécurité de l’endroit et des personnes qui y travaillent ou s’y rendent quotidiennement pour leurs achats.
En réalité cela n’a rien d’un marché. Il s’agit d’un extraordinaire et indescriptible conglomérat d’étals et de boutiques, de toutes dimensions, dont certaines ne sont pas loin de ressembler à de véritables bidonvilles parce que confectionnés à l’aide de matériaux disparates et où s’affaire une importante population de vendeurs proposant une multitude de marchandises ramenées d’horizons divers. Se déplacer dans cet endroit s’avère être un exercice ardu. Il faut jouer des coudes, pousser, esquiver pour pouvoir avancer.
Beaucoup d’endroits sont occupés par des enchevêtrements de marchandises. De plus, le marché qui s’étale sur plusieurs hectares, offre l’apparence d’un véritable labyrinthe constitué d’une multitude d’allées et de nombreux culs-de-sac dont certains atteignent jusqu’à 50 mètres de longueur. Parce qu’il est malaisé de s’y orienter, les personnes qui ne sont pas habituées à venir ici éprouvent les pires difficultés à retrouver les issues de sortie.
Sans vouloir prendre partie, quand on parcourt les lieux on découvre que la préoccupation essentielle des personnes chargées de gérer cet immense et indescriptible bazar est de faire en sorte de caser le maximum de négociants qui, pour chaque emplacement occupé, s’acquittent d’un loyer mensuel oscillant entre 4 000 à 10 000 dinars.
Si l’on en croit les commerçants rencontrés à cet endroit, il existerait au total quatre chefs de marché chargés, chacun de son coté, de surveiller les activités du marché des légumes et fruits, ceux de la boucherie, de l’habillement pour femmes et de l’habillement pour hommes.
Cet immense espace est, de surcroît, installé sur une immense canalisation d’évacuation des eaux usées qui, aux dires de nombreux vendeurs, en périodes de grosses averses, éclate et inonde une bonne partie du marché sous des eaux putrides.
A proximité du bureau exigu du chef de marché en charge des activités marchandes d’habillement pour homme, absent à ce moment, sont alignés 9 extincteurs d’une quinzaine de litres chacun et un gros extincteur sur roues d’une cinquantaine de litres. C’est là, déclarent en chœur les marchands, tout le matériel de lutte anti-incendie existant pour parer à toute alerte au feu.
La personne installée à proximité déclare que tous les chefs du marché désertent les lieux à partir de 13 heures, alors que les activités du marché se poursuivent jusqu’aux environs de 19 heures. Au milieu d’autres commerçants qui acquiescent, elle ajoute qu’il n’existe pas d’installation de téléphone qui pourrait aider à prévenir les pompiers en cas de départ d’un sinistre.
De la responsabilité pénale des autorités de l’APC
La visite du marché permet de s’apercevoir que l’allée centrale, à partir de laquelle devraient être alimentés par véhicules tous les commerces environnants, est totalement occupés par des vendeurs non déclarés mais dont la présence est comme ignorée par les gérants du marché.
Dans le marché Ali Mellah, et le constat des hommes du feu n’est en rien exagéré, sont regroupés tous les ingrédients propres à déclencher et nourrir une catastrophe qui, en raison de la seule panique qu’entraînerait une alerte sérieuse, pourrait provoquer la mort de très nombreuses personnes.
Les autorités, en particulier les services de l’APC de Sidi M’hamed, que le journaliste du Jour d’Algérie aura tenté en vain de joindre, porteront toute la responsabilité dans la survenue d’un prévisible sinistre pour n’avoir pas pris en compte les recommandations, maintes fois formulées de la Protection civile, tendant à mettre cet espace commercial aux normes de sécurité. Après coup, il ne servira à rien pour elles de tenter de les fuir en disant qu’elles ne savaient pas.
Bien qu’à des degrés moindres, c’est la même situation qu’il est possible de découvrir au niveau du centre commercial El Afak, situé sur les hauteurs du quartier de la Bazetta à Bab El Oued. Le gérant de cet espace, un ancien Souk El Fellah, qui reçoit une nombreuse clientèle refuse de décliner son nom.
Il déclare cependant qu’il est prêt à remédier aux insuffisances en matière de sécurité constatées, pour autant que les services de la Protection civile se déplacent sur les lieux et fassent des propositions à cet effet. Il dit savoir de quoi il parle quand il évoque les incendies ravageurs qui, il y a quelques années, ont embrasé des aires commerçantes à Rouiba et dans la commune de Bachdjarah sans heureusement faire de victimes, parce qu’au moment où ils s’étaient propagés il faisait nuit.
Ahmed Mahieddine





